Retour au péri-urbain

Dans les discours contemporains sur la densité, le modèle de la ville agglomérée semble avoir toutes les vertus (économies d’infrastructure, limitation de l’automobile en faveur des transports collectifs, densité et compacité du bâti, effet d’échelle permettant l’enclenchement d’opérations de renouvellement, etc…). Toutefois, il apparaît exagéré de vouloir projeter ce modèle sur les territoires externes des agglomérations qui hébergent pourtant la grande majorité des habitants. Il convient d’interroger leurs devenirs avec les spécificités de leur échelle, de leurs histoires, de leur dynamique, de leur morphologie, de leurs imaginaires.
Ces territoires de seconde ou troisième couronne (comme leurs habitants) semblent discrédités tant l'idéal type de la densité à tendance à oublier le tissu distendu qui enserre les métropoles et les font vivre. Zones d’activités, grandes industries, implantations énergétiques, équipements à grand gabarit et fortes nuisances, agriculture, constituent de fait le substrat vital de toute métropole.
A Seihl, des formes nouvelles d’urbanité sont  esquissées, figures d’urbanisation hybrides pour un territoire écartelé entre des dynamiques qui le dépassent.
A l'Isle d'Abeau, les habitants « territoriants » construisent de nouvelles relations entre réseaux et résidence, assumant la fragmentation de leur quotidien « polytopique »  tout en désirant une nouvelle qualité domestique.
A Treil, des nouvelles formes de densité visent à conjuguer urbanisation et renaturation, à imbriquer zone d’activité et habitat semi-collectif afin de sortir de la mono-fonctionnalité, de préserver des zones de rencontre avec les milieux naturels et de maintenir le sentiment de vacance territoriale propre à ces territoires de troisième couronne.
A chaque fois s’esquissent des relations particulières entre réseaux et univers domestique, entre installations humaines et usages encore agricole des sols, entre habitat et travail.
A partir des projets de la 10éme session d’Europan, les potentialités de transformation de ces territoires seront mis en perspective au regard de leurs spécificité dans la construction de d’éco-métropoles. Un peri-urbain durable est en construction.

Située à 15 kilomètres du centre de Toulouse, Seihl accueille 3 000 habitants sur un territoire à la densité faible (25 habitants à l’hectare). Le paysage et les espaces naturels constituent le principal facteur d’attractivité pour une population en quête d’habitat individuel, (une moitié de la population réside dans le quartier du golf international, l’autre dans des lotissements pavillonnaires).
La commune, consciente de la poussée urbaine venant des secteurs proches de Blagnac a mis au concours un secteur stratégique et une programmation ambitieuse. 500 logements, la relocalisation d’équipements communaux (mairie, marché, accueil petite enfance, etc… ), de vastes espaces en rive de Garonne doivent permettre d’esquisser le futur de son irrémédiable urbanisation. Les projets finalistes offrent un panel des mutations possibles d’un territoire confronté à une irrémédiable poussée urbaine. Trois approches émergent .
Le projet finaliste « Setting on the Edge », souhaite fonder l’identité du lieu sur la réémergence des qualités encore sensibles mais bien fragilisée du milieu naturel environnant. Il révèle les continuités de l’écosystème à partir de corridors qui soulignent les ruissellements, épaississent les haies, dilatent les prairies amplifient les dynamiques végétales existantes. Il propose des bâtiments tours pour habiter la frange de ce biotope, mais hélas le gabarit et le systématisme des implantations ne construit pas une cohérence suffisante avec le projet séduisant de biotope urbain esquissé par ailleurs.
Le projet « Les champs des possibles », organise l’ensemble des nouveaux quartiers, à partir d’un tracé en éventail vers la Garonne. Ce plan à la géométrie autonome devient la clé qui réoriente l’ensemble du site aujourd’hui écartelé entre les logiques indépendantes des routes, du fleuve, des équipements éparpillés, des polarités éparses. De manière assez classique et efficace, le tracé est ici constitutif de la cité en devenir.
Le projet « Habitat toujours collectif, toujours individuel », se fonde pour sa part sur le caractère domestique du péri urbain. L’habitat constitue l’élément de base du secteur. Mais cet alphabet est travaillé : les maisons individuelles s’agglomèrent dans un mouvement collectif de pétrification qui fait écho à l’idéal type de la médina, (petite échelle, proximité, intériorité). L’habitat reste individuel mais une structure collective de dessine : nappe creusée de patio, de passages et de placettes.
Le projet lauréat « Tricoter son quartier » tire son évidence de l’intégration des trois attitudes précédentes. Il apprécie la géographie du site et prend en compte de la Garonne comme l’élément structurant du lieu, fédératrice des tracés, des variations parcellaires, des orientations, du panorama de la berge. Un travail abouti de hiérarchisation organise parfaitement la confrontation entre la complexité inhérente d’un quartier diversifié et la clarté d’une structure ouverte à un avenir incertain. La richesse du sol, le dessin des espaces publics, le gabarit des îlots viendra dans un deuxième temps, mais les échelles, les orientations, sont inscrites dans le paysage par ce nouvel arpentage urbain. Plus qu’un plan de densification, un processus est engagé, capable d’accueillir les constructions que le site va rapidement accueillir.

A d’autres endroits, la croissance urbaine n’est pas aussi accélérée : des identités spécifiques ont le temps de s’installer. L'extension péri-urbaine des soixante dernières années, nourrie par l'exode rurale et la croissance démographique, a opéré une modification profonde de l'environnement au point de rompre l'équilibre et de mettre en danger l'oekoumène. Pourtant, pendant des décennies, le péri-urbain a donné l'image d'un espace propice à une vie bucolique passée auprès de la nature, loin de la densité tonitruante et des miasmes de la ville. Le siècle dernier avait ainsi presque donné raison à ce désurbanisme promoteur d'une synthèse entre ville et nature. Mais le péri-urbain s'est aussi révélé être le réceptacle des « déchets » de la ville-centre, comme à Triel-sur Seine, où la Ville de Paris a réalisé l'épandage de ses boues pendant plusieurs décennies, entraînant une pollution lourde des sols, et où les différents plans de renouvellement urbain arrivent avec difficulté à désenclaver physiquement et socialement la cité de la Noé. L'enjeu d'une nouvelle gestion écologique et sociale de ces territoires relégués apparaît donc aujourd'hui plus urgente que jamais. Que faut-il faire de ces sites bannis par l'apologie de la densité et de la dépense énergétique nulle ? L'avenir des villes réside t-il exclusivement dans l'idée de coeurs urbains à fortes densités valorisant une culture urbaine dominée par la réponses des éco-quartiers ? Les ambitions portées par de nombreux projets de cette session posent clairement les jalons d'une nouvelle économie du péri-urbain.

L'urbaniste et paysagiste Ian Mc Harg1 rappelle que, posé d'un strict point de vue biologique, les êtres vivants entretiennent deux types de relations avec leur milieu : une relation adaptatrice (l'organisme se modifie en fonction du milieu) et une relation modificatrice (le milieu est modifié en fonction des besoins de l'organisme). C'est dans l'équilibre de ces deux relations que réside leur survie. Pour le biologiste, l'environnement n'est pas une simple étendue spatiale, mais bien un ensemble complexe de processus géologiques, biologiques et thermodynamiques interagissant les uns avec les autres. Mais, pour reprendre ici la réflexion menée par d'Alberto Magnaghi2, l'enjeu de la durabilité des territoires ne repose pas sur la seule approche environnementaliste, uniquement centrée sur la nature, mais également sur l'approche anthropo-biocentrique, c'est-à-dire sur la prise en compte des relations co-évolutives entre les établissements humains et leur milieu. A Triel-sur-Seine, cette approche est partiellement reprise par le projet finaliste « Pour voir loin, il faut regarder de(s) prés ». A partir d'une étude très fine du milieu et notamment du corridor écologique reliant le Massif de l'Hautil à la Seine, l'équipe propose une hybridation entre espaces naturels et humains. Le projet finaliste « Revitalisation durable » propose pour sa part une lisière habitée et réserve la plus grande partie du foncier à l'agriculture et au maintient des relations hydrologiques et fauniques liant le plateau à la vallée.
Pourtant, ces deux projets buttent sur l'intégration d'une zone d'activités de plusieurs dizaine de milliers de mètres carrés, un programme rarement rencontré au cours des sessions Europan, mais un des véritables enjeux actuels de la question péri-urbaine. Ce défi a été relevé par le projet lauréat « Field Work » qui propose en effet une cristallisation du programme au sein de super-blocs établissant une urbanité subtilement organisée autour de deux cours complémentaires, (l'une affectée aux logements, l'autre aux activités). Ces nouvelles « bastides », ainsi que les nomme l'équipe, sont intégrées dans une trame agro-urbaine issue du parcellaire existant et établissent une équivalence spatiale entre parcelles urbanisées et parcelles agricoles. Elle offre une réponse idoine au grand paysage de la boucle de Chanteloup. Le devenir de ce lieu est ici à mille lieues de ce qui hélas domine souvent de tels territoire : un simple dépeçage du foncier sur le marché du développement urbain. L’équipe propose la mise en place d'une nouvelle figure hybride offrant une réponse au désir de double identité des habitants : urbains dans leur travail, ruraux dans leur vie domestique.
S'attelant également à trouver une nouvelle typologie péri-urbaine mixte, le projet finaliste « Cettons 3 » propose une combinatoire du lotissement et de la zone d'activité. L'équipe identifie les éléments architecturaux et urbains propres à ces deux formes urbaines à priori incompatibles, et pouvant pourtant être mutualisés, et met en place une typologie d'îlots d’un nouveau type assurant une mixité appliquée à la ville horizontale. L'idée novatrice et séduisante laisse pourtant entrevoir toutes les difficultés d’un quotidien au cour de la zone d'activité habitée.
A la découverte de ces deux projets, on remarquera que la mise en place d'un péri-urbain durable s'assoit sur une recherche de structuration du vide : le projet « Cettons 3 » fait du coeur d'îlot un espace de permanence urbaine face à la volatilité des programmes, les champs de « Field Work » sont autant de jardins urbains porteur d'une nouvelle identité rurale.
Si la thématique de l'agriculture en milieu urbain n'est pas une figure inédite d'Europan 10, sa persistance au fil des sessions semble établir que de nouvelles relations avec la ville sont effectivement à l'oeuvre. L'imaginaire agricole n'est en effet plus celui de l'agro-industrie, mais s’ouvre à une multitudes de scénarios (maraîchage de proximité, vergers, jardins associatifs et pédagogiques, réserves faunistiques et corridors écologiques, travail de dépollution et de phyto remédiation par les plantes, culture pour des agro-matériaux). Dans des projets tels que « Field Work », « Pour voir loin, il faut regarder de(s) près » ou « Christina », le sol est pensé comme substrat, porteur de nouvelles relations sociales rapprochant le consommateur du producteur et rompant ainsi avec la séparation entre ruraux et urbains induit par la grande distribution. La recherche d'une société moins segmentée trouve alors, dans le péri-urbain, de nouveaux terrains d’expérimentation. Même si à Treil sur Seine, la question sociale est essentielle et qu’il est bien délicat de l’aborder par le seul prisme des combinatoires programmatiques.
On voit donc s’esquisser une approche durable du peri-urbain qui est nécessairement territoriale. Les grandes entités paysagères qui les constituent ne peuvent plus être abordées comme de simples surfaces vacantes livrées à une utilisation outrancière. L’approche anthropo-biocentrique appelle de nouveaux outils institutionnels et politiques adaptées à une réflexion élargie sur ces nouveaux milieux/habitats qui reposent différemment la question de fabrication de la ville. Le projet lauréat « Un scénario d'établissement humain » sur le site de L'Isle d'Abeau aborde avec créativité ce sujet. La mise en place de coopératives permet en effet de proposer à trois catégories sociales identifiées par l'équipe, (habitants, constructeurs et agriculteurs), de dépasser leur simple statut d'usagers pour les promouvoir en véritables fabricants de leur territoire. Puisant dans la tradition urbaine prospective propre à la ville nouvelle, le projet propose une fabrique territoriale endogène basée sur une organisation coopérative des constructions et de la gestion du quartier.
La faible densité, avec ses conséquences en matière de consommation foncière et de déplacements individuels reste la principales critique faite au péri-urbain. Pourtant, l’attrait d’une certaine ouverture des paysages peut être maintenue si la densité est en contrepartie travaillée. Telle était d’ailleurs la question posée par le site de L'Isle d'Abeau : comment concevoir un tissu urbain qui, tout en étant le plus dense possible, garde toutefois une identité péri-urbaine de «ville-nature ». « Extrait Urbain », projet mentionné travaille avec à-propos le thème de la dissémination en proposant un quartier à la fois dense et vert. Le projet cité « Bandes à part » choisit quant à lui de dégager un large espace naturel au centre du quartier, d'intégrant l'ensemble du programme sur deux courbes altimétriques du site, support d’enrochement urbains. A chaque fois, le travail sur la densité permet aux équipes de proposer des réseaux de transports partagés vers la gare proche, et de réduire ainsi l'usage de la voiture individuelle.

A la lecture de l'ensemble de ces projets, ces territoires entre ville et nature bénéficient d’une « indéfinition prometteuse ». Face aux enjeux de la métropole durable et à la nécessaire transformation des pratiques actuelles d’aménagement leur absence d’a priori et leur grande disponibilité foncière sont des atouts. Mais l’alchimie urbaine du peri-urbain n’est pas facile à mettre en œuvre. On voit bien qu'elle oblige à se coltiner à la consistance brute des lieux, à l’occupation désordonnée et concurrentielle des zones d‘activités, aux réseaux topophages, aux lotissements en flaques, à la mitoyenneté de fonctions vitales mais dégradantes que le centre évacue toujours. Pourtant, ces territoires plein de vitalités sont potentiellement plus ouverts que les centres villes à de nouvelles figures d’imbrications ville/nature, à l’émergence de nouveaux imaginaires métropolitains, à de nouveaux agencements entre sols agricoles et sols artificiels, à des morphologies inédites imbricant pavillon et zone d’activités, à de nouvelles superpositions entre faune et habitats humains.

Mais de véritables propositions alternatives ne verront jour qu’à partir d’une approche anthropo-biocentrique laquelle doit se fortifier de nouvelles expertises, de savoir-faire venant d’ailleurs, de d’imaginaires hybrides et de nouveaux récits sociaux.
Après une phase d’appréciation de la réalité environnementale des sites, la formulation de nouveaux enjeux exige une culture urbaine et territoriale encore plus élargie. Pour les prochaines sessions d’Europan, la composition des équipes comme les données qui leur sont transmises devront dépasser les seules questions urbano-architecturales. On peut parier que les prochaines sessions verront l'apparition de collectifs plus composites, intégrant géographes et « mésologues3 », proposant des projets assumant de fait une nouvelle complexité de la pensée 4, et mettant en place des outils de représentation et de médiation qui restent encore aujourd'hui à inventer. Manière pour ces territoires malmenés du peri-urbain de participer à la dynamiques des éco-métropoles d’une manière tout à fait centrale.

Xavier Bonnaud, architecte-urbaniste (Agence MESOSTUDIO), professeur à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand, Chercheur au GERPHAU (Groupe de Recherche Philosophie, Architecture, Urbanisme)

Fabien Gantois, architecte dplg, Master in Architecture (Georgia Institute of Technology of Atlanta), enseignant à l'école d'architecture de Paris- La Villette.

Article publié dans Traits Urbains