Vers un urbanisme du quotidien ?

De manière un peu plus explicite à chaque session, un urbanisme du quotidien semble se déployer. Nous allons tenter de mettre en évidence ce qui le constitue.
A partir d’une analyse détaillée des projets de la session 11, Nudge City à Clermont-Ferrand, Un dimanche à Savenay à Savenay Campus Urbane à Reims, Effet de serres, Culture Citoyenne à Stains nous allons mettre en évidence les lignes de forces mais aussi les limites d’une telle approche.
Malgré les difficultés liées au format d’Europan (un temps court et des participants venant de toute l’Europe donc éloignées des sites,) des équipes de plus en plus nombreuses cherchent à valoriser les pratiques et usages ordinaires des lieux comme fondement du projet. Bien qu’il ne soit pas réellement en contact avec les futurs habitants et acteurs, les projets inventent des outils d’appréciation et de représentation de la réalité des sites pour mieux imbriquer évènements et agencements et mettre en jeu les futurs usagers, comme acteurs du projet et non plus comme de simples mannequins.

Savenay, commune située à mi-chemin entre Nantes et Saint-Nazaire et nœud ferroviaire de l’ouest de la métropole connaît une forte croissance démographique. Le site en projet initie l’urbanisation du territoire située au sud de la voie ferrée en contrebas de l’actuel village adossé au coteau. Il s’agit d’imaginer ce développement urbain, avec la difficulté de ne pas faire disparaitre la commune aujourd’hui encore rurale dans son gabarit, son imaginaire et ses modes de vie sous la vague déferlante d’une péri urbanisation anonyme.
Le projet Lauréat, Mesures Ligériennes propose d’intervenir en articulant plusieurs dispositifs, à plusieurs échelles, par petites touches. Il énonce des enjeux territoriaux et géographiques (l’échelle de l’estuaire et de la métropole) en les entrecroisant avec des interventions tactiques à l’échelle de la commune. Insérant les programmes autant dans les opportunités de densification de l’actuel village que dans l’urbanisation de la rive sud de la voie ferrée, il propose ainsi de renforcer la structure existante du village alors que se déploie le nouveau quartier.
Un dimanche à Savenay, projet finaliste, va encore plus loin dans la valorisation du déjà là comme moteur du développement, plaçant au cœur de sa démarche la qualité spatiale et les usages du village. Il met en évidence certaines séquences urbaines existantes qui reliées entre elles constituent un parcours, une promenade circulaire piétonne reliant les deux rives. Cette promenade des « dimanche à Savenay » s’assoit programmatiquement sur des lieux de réemploi, (tri et recyclage de matériaux, ressourcerie, compost collectif, vide grenier permanent, ) qui organisent de manière emblématique la rencontre des habitants de l‘ancien bourg et du nouveau quartier. Cette déambulation reliant lieux et évènements des deux côtés de la voie ferrée apparaît comme la structure urbaine nouvelle sur laquelle se greffe les nouvelles implantations de manière concentrique et relativement dense.
Ces projets prennent en compte le potentiel d’investissement faible de la commune au regard de la puissance du phénomène d’urbanisation qui l’atteint. Ils évitent toute opposition entre métropolisation et identité locale et livrent un regard optimiste sur la capacité d’une organisation à partir des habitants , à partir de l’assemblage des petites choses, du renforcement de la potentialité urbaine des lieux existants. Ils renforcent les pratiques sociales du village existant, et évitent la construction d’une seconde ville étrangère à la première, de l’autre côté de la voie.

Le site de Stains est aussi un site de bords de voie ferrée, occupé comme bien souvent par des jardins ouvriers. Mais cette voie va s’ouvrir prochainement au trafic voyageur et devenir un axe structurant du département de la Seine Saint Denis : la ligne tangentielle nord. Une gare de voyageurs, Stains-La Cerisaie, va s’ouvrir, connectant rapidement Stains à l’ensemble du réseau régional francilien. Les modes d’occupation actuels vont se confronter à la dynamique d’un futur pôle multimodal, car la prolongation d’une ligne de métro est aussi attendue à moyen terme. La métropole rencontre ici le jardin ouvrier.
Le projet lauréat Effets de serres comme le projet finaliste Culture citoyenne abordent la future gare non pas comme une institution urbaine mais comme la possibilité de déployer une nouvelle économie de proximité. Ils proposent de valoriser les usages quotidiens liés à ce lieu (vendeurs de rue, échoppes multiples, échanges de services, plate-forme multiservice pour les habitants voir appropriés par eux). Cet espace, structuré autour des usages quotidiens, est ouvert aux potentialités d’une économie vernaculaire et du développent de nouveaux services urbains à partir d’aménagement légers et éventuellement temporaires (vélos en libre accès, diffusion de produits alimentaires en circuit court, micromarché, cafés,…) pensés dans la temporalité des usages, de la semaine ou du W-E, de l’hiver ou de l’été avec en particuliers l’entrée du parc e la Courneuve.
La structuration urbaine s’agrège ainsi autour de la gare à partir de la place qu’elle tient dans le quotidien des Franciliens, sur les trajets domicile travail du matin et du soir, comme nouvelle porte d’entrée, nouveau point de services et de centralité, nouvelle opportunité urbaine en phase avec leurs contraintes et leurs attentes.

Sur le site de Reims, les équipes devaient proposer une reconversion stratégique d’un campus universitaire localisé sur une zone de plus de 45 hectares au nord-est de la ville en nouveau quartier urbain. La composition urbaine et quelques architectures singulières ont été dessinées par Marcel Lods dans le plus pur style moderne, s’étalant et ouvrant des perspectives monumentales sur l’horizon champenois. Dans cet espace aux vides apparemment surdimensionnés pour y implanter de la ville, les propositions devraient avant tout prendre à bras le corps la question de la mesure : mesure du temps et mesure de l’espace.
Le projet finaliste Campus Urbane établit les conditions d’une ville-nature à partir d’une lecture très attentive du site actuel. Elle dégage ainsi un substrat fertile constitué de plusieurs thématiques urbaines telles que « habiter le verger », « habiter la pente », « habiter l’horizon », ou encore « habiter la vigne ». Chaque thématique façonne des espaces différenciés et dessinent une nouvelle géographie des pratiques au cœur d’un site en mutation, à l’image d’une carte situationniste. De fait, le plan masse n’est pas forcé dans une géométrie imposée et les architectures proposées sont dessinées en retrait. La couleur est réservée aux habitants et aux espaces naturels. Enrichie d’une représentation sur le mode de la bande-dessinée, cette plongée graphique laisse entrevoir le quotidien des habitants au fil du temps. Les perspectives s’attardent de manières nonchalantes et généreuses sur des pratiques et des moments anodins de la vie d’habitants en situation d’habiter. Ici, on lit un journal sous une ombrelle, là, on cultive calmement des nouveaux espaces rendus à l’agriculture, ou l’on prend le train pour se rendre en centre-ville. La technique de rendu choisie par l’équipe n’est pas anodine : le dessin à main levée offre l’image d’un projet déjà en place et croqué in vivo. Le caractère familier de ces croquis rend le projet plausible, il l’appréhende de manière résolument subjective, c’est-à-dire en mettant les sujets, les habitants, en position centrale. Mais ne découvrons-nous pas ici une mise en scène qui promet un quotidien plus qu’elle ne le construit? En quoi de telles images ne sont-elles pas de fugaces scénarisations, de simples incantations pour un monde meilleur ? Toutefois, ce site de campus offrant peu d’ancrages puisque les usages devant à terme entièrement changés, ces modes de préfiguration bienveillants et attentifs à ce que pourraient être de nouveaux usages du quartier offrent une présentation facilement partageable de ce qui pourrait se déployer ici comme nouveaux modes de vie entre ville et agriculture.
On retiendra qu’une démarche de projet articulée autour de l’urbanisme du quotidien ne peut être conduite sur n’importe quel site : la narration d’un quotidien n’en assure pas la réussite. Il lui faut engager un dialogue précis avec des données et problématiques à chaque fois différentes pour imaginer les scénarios possibles.
C’est ce qu’a réalisé le projet Nudge City sur le site de Clermont-Ferrand. Cet ancien site des abattoirs donné aux équipes doit devenir une véritable polarité urbaine entre les centres urbains de Clermont et de Montferrand. Pour ce faire, la Ville compte y implanter à terme des logements, des activités, des équipements, un lycée et un grand parc urbain.
L’équipe nous rappelle que sa proposition est inspirée de la théorie du Nudge, (littéralement le « coup de pouce » ou « jouer du coude ») conceptualisée par deux universitaires américains, R.Thaler et C.Sunstein. Située à mi-chemin entre paternalisme et libertarisme, cette théorie propose que les pouvoirs publics se doivent aussi d’inciter les gens à prendre la « bonne décision », sachant qu’ils ne la prendraient pas nécessairement d’eux même, par ignorance ou par passivité. Transposé à la ville, nous aurions donc d’un côté les pouvoir publics qui seraient invités à élaborer des grilles de recommandations, toujours bénéfiques aux individus et d’un autre les individus qui, ainsi éclairés, seraient invités à suivre ces recommandations en ayant toujours la possibilité de les renégocier. Dans cette théorie, la ville n’est plus laissée à la main invisible d’une « économie des marchés » ou la main omniprésente d’un pouvoir, mais trouve sa formalisation dans une négociation entre pouvoirs publics et privés, à ce premier revenant la faveur de donner un conseil toujours bienveillant. De fait, Nudge City ne propose pas un projet clé en main, mais identifie plusieurs étapes stratégiques pour Clermont-Ferrand et les futurs habitants du quartier, placant la question des pratiques urbaines des habitants au cœur des stratégies métropolitaines d’urbanisation. Une des difficultés majeures du site de Clermont-Ferrand résidait dans la mise en place d’un parc urbain au cœur d’une ville elle-même entourée de nature. Si de nombreux projets ont simplement pensé le parc comme étendue « verte » plantée, Nudge City cherche à en faire un équipement urbain attractif principalement voué aux activités sportives. Plutôt que de l’imposer dès le départ un parc « clé en main » (avec une surface deux à trois hectares !), l’équipe adopte une « stratégie de la germination » en révélant aux yeux des habitants certains endroits propices à la course à pied, au football, au vélo etc. comme préalable à la colonisation. A partir de cette proto-infrastructure peut alors se développer le parc, en adéquation avec des besoins ainsi suscités qui se transforment au fil du temps en besoins demandés. Cette logique itérative permet une construction du projet par le dialogue entre les différents acteurs au bénéfice de chacun. A terme, cet embryon de parc est entendu comme un important équipement interconnecté à la ville.
C’est en jouant avec l’idée qu’une émergence progressive des services qui seraient à même de former un cœur de ville que le projet répond à la fois au besoin des pouvoirs publics (limiter l’étalement urbain, reconvertir un site) et aux besoins des populations (un accès de proximité à la nature et à une forte offre de services : mobilité, commerce, travail, éducation, sports etc).

Prenons un peu de recul sur ces différents projets pour détailler ce qui peut constituer les lignes de force d’un urbanisme du quotidien : aidons nous en cela avec la théorisation qu’en propose Margaret Crawford (1) , historienne de l’urbanisme américaine et spécialiste d’une telle approche.
?Ces projets sont tactiques plutôt que stratégiques, préférant une somme de petits gestes de petites interventions, plutôt qu’une vision territoriale de survol et un cadre formel trop figé.
?Ils visent avant tout à révéler et intensifier les usages et modes de vie présentes sur place, fussent-ils modestes et invisibles : ils revendiquent une continuité avec le déjà-là et le valorise par la méthode du « trouvé/coller/amplifier ».
?Ils ne comptent pas uniquement sur l’aménagement de l’espace, et cherchent à déployer à la multiplicité des temps urbains, des usages et des pratiques de la ville. Ils cherchent à dépasser l’approche mono-focale de l’aménagement urbain centrée sur un idéal type d’occupation : la diversité, la simultanéité, la juxtaposition des évènements est mise en avant.
?Ils cherchent à promouvoir de nouvelles relations entre espaces privés et espaces publics à partir d’une volonté de « refamiliarisation » de ces derniers. Ils s’inscrivent en cela en opposition avec la sensation moderne de défamiliarisation des espaces collectifs issus du désir de renouvellement radical porté par les avant-gardes. Ils cherchent les meilleures formes d’accueil possible de la quotidienneté afin de rendre les lieux publics plus familier, plus appropriable, offrant la possibilité de s’y sentir « comme à la maison ».
De telles approches urbaines semblent conscientes des effets du non dessiné, renouvelant dans le projet urbain, au-delà des facilités de l’image informatique, le souci de la réception et de l’usage des lieux, cherchant la meilleure adéquation entre les agencements construits et les évènements et usages possibles. La tâche est délicate mais il semble qu’émergent, dans les contraintes financières qu’imposent la crise économique, un enrichissement des manières de faire de l’urbanisme, de faire projet, d’imaginer les transformations urbaines qui accueillent le banal, qui donne de la place aux manières les plus concrètes et les plus pratiques de vivre et de se réjouir du quotidien.

Fabien Gantois, architecte
Xavier Bonnaud, architecte

(1) Margaret Crawford vs. Micheal Speaks, Every day Urbanism, Michigan debates on urbanism, 2005